Il avait prévenu. Ce serait son dernier combat. L’âge, sans doute, la lassitude. Et la gloire qui ne l’intéressait plus vraiment. Il l’avait fait savoir alentours. Ses hérauts s’étaient chargés de le crier, de le publier, de le proclamer. Après lui, il n’affronterait plus jamais quiconque. Tout l’or qu’on lui promettrait, tous les honneurs dont on le comblerait, dont on l’accablerait, n’y feraient rien… Il avait déjà tout connu… Il ne changerait pas d’avis. C’était sa décision. Irrévocable. Et celle des dieux qu’il priait chaque aurore.
Alors, lorsqu’il pénétra dans ce champ clos, pour l’ultime fois, le peuple, enivré de bonheur et de désespoir, se leva pour l’acclamer. Encore.
Lorsqu’il s’avança jusqu’au centre pour saluer d’un geste court, presque imperceptible – dédain ? – la tribune où avaient pris place les princes, l’ovation du peuple se fit tonnerre. Il leur appartenait encore pour quelques instants. Et pour quelques instants encore, il était leur Héros – celui qui ne faiblit pas, celui qui porte haut les couleurs de sa Cité et de ses maîtres, celui par qui les misérables espoirs d’une population misérable deviennent rêves de splendeur. Splendeur.
Au fil des confrontations, il avait acquis l’immortalité. Et son immortalité même donnait l’éternité à ceux qui le regardaient, fussent-ils les plus pitoyables des hommes. Il accordait, par sa seule présence, des parcelles de cette infinitude qui habitait son corps et son esprit. Et ces étincelles-là illuminaient les âmes, comme si chacun de ceux qui se trouvaient près de lui en devenaient alors dépositaires. Oui. Il suffisait de le voir, de l’apercevoir, pour que sa vie en fût transformée. Transfusée.
On ignorait tout de lui, son nom, et son origine, mais il était l’homme qui jamais ne tremblait devant un adversaire, celui qui pouvait, sans état d’âme, trancher une gorge, lorsque le peuple l’exigeait, transpercer un cœur, parce que l’adversaire vaincu n’avait pas fait preuve d’assez de bravoure, celui qui déposait sa victoire aux pieds de ce bon peuple qui l’acclamait et le soutenait. Chacune de ses victoires, ici ou ailleurs, glorifiait sa Ville. Sa Ville ? cette Ville. Et de cela, princes et manants lui en étaient reconnaissants, quoi qu’il fît, quelque crime qu’il commît, qu’il dût commettre pour eux. Alors, quel qu’il fût, on ne le désigna plus que sous le nom de Champion ou Héros.
Et lorsque son adversaire le rejoignit pour saluer, lui aussi, les seigneurs du lieu, il y eut, dans la foule, un silence presque réprobateur. Comment ?! Comment un homme, s’il n’était dénué de scrupules, ou inconscient, ou fou, ou arrogant au-delà de tout, pouvait-il oser se mesurer à leur Champion ? Comment avait-il seulement pensé pouvoir l’affronter sans voir, immédiatement, sa défaite – ou son trépas ? Et comment pouvait-il seulement imaginer vaincre leur Héros ? Espérait-il sortir indemne de cette arène si l’impensable, l’effroyable, l’indicible devait se produire ? le peuple ne l’épargnerait pas. Voilà qui était certain. Alors, ce défi ? Qu’avait donc conçu cet homme ? Et que lui avait-on promis pour qu’il risquât ainsi sa vie ? Périr de la main du Champion, ou sous les coups d’une populace déchaînée… Où avait-il pris qu’une autre possibilité s’offrait à lui ?
Et d’ailleurs, qui était-il ? d’où venait-il ? Ses armes étaient inconnues ici, et son pavois demeurait une énigme pour tous.
Confiant, le peuple lança quelques lazzi à son égard avant d’acclamer encore une fois son Héros. Idôle, il deviendrait Demi-Dieu pour peu qu’il sortît victorieux de cet ultime combat.
Les deux hommes se séparèrent, sans un regard, et rejoignirent leur camp respectif. Leurs serviteurs les attendaient. Ils couraient, eux aussi, les mêmes risques que leur maître. Le clan vaincu serait massacré, sans autre forme de procès. Et tous le savaient. Quelle confiance fallait-il qu’ils eussent tous en leur seigneur pour leur remettre ainsi leur sort!
Les chevaux piaffaient. Les tournoyeurs abaissèrent la visière de leur heaume, ajustèrent leur bouclier, là devant le cœur. La lance bien calée sous le bras droit, serrée fermement, pointée vers l’autre. Derniers encouragements. Dernières prières. Et ils s’élancèrent. Viser la gorge, la jointure entre le plastron et le colletin, là où la vie n’est pas bien protégée, là où le moindre coup sera mortel.
Ils s’élancèrent. Lances abaissées, puis relevées, lentement, au rythme de la course, juste à l’instant où…
Et les lances volèrent en éclats sur les boucliers d’acier. Mais aucun n’avait paru chanceler, ni même être ébranlé. Il avait suffi de cette première passe pour que chacun pût se rendre compte que les deux hommes étaient d’égale force, d’égale habileté, et que le combat, à moins d’une erreur improbable, d’une défaillance inattendue, d’une fourberie impensable, se prolongerait, et que son issue ne pourrait être que fatale pour l’un des deux hommes. Seul l’épuisement finirait par mettre un terme au tournoi. Et à cette épreuve-là, le Champion de la Cité en avait abattu plus d’un. Il paraissait ne jamais devoir connaître la moindre faiblesse, ses forces semblaient ne jamais devoir l’abandonner – dût-il combattre durant des heures. Des heures ?
Ils s’élancèrent à nouveau. Et à nouveau. Encore. Aucun d’eux ne semblait pouvoir désarçonner l’autre. Et les lances se brisaient, les unes après les autres. Le serviteur du Champion avait eu beau donner à son maître les lances les plus solides, cerclées de métal, armées des pointes d’acier les plus acérées, rien n’y avait fait. L’autre avait su esquiver tous ses coups, déjouer toutes ses feintes. De même que le Champion avait su lire dans les attaques de son adversaire, et détourner chacune de ses lances.
De mémoire de gueux, on n’avait pas assisté à un tel combat depuis longtemps – depuis le jour où l’on avait vu, pour la première fois, le Champion jouter ici même, mais dans une lice bien plus petite, qui ne pouvait accueillir que quelques centaines de spectateurs, une lice trop exiguë, trop vétuste, qui avait été remplacée ( pour honorer ce combattant à qui personne, au fil des années, n’avait su résister, et qui, par ses exploits toujours répétés, attirait toujours plus de fanatiques et d’admiratrices prêtes à tout pour le voir, le toucher, pour obtenir un sourire, un regard de lui ) par cette arène de marbre blanc, dont les gradins ne contenaient pas moins de 20.000 excités, oui, depuis le jour où l’on avait vu celui qui allait devenir un Dieu, finir par égorger le tenant du titre !
C’était certain, la joute durerait, et le peuple en aurait pour son argent. Les paris sur l’issue du combat, avaient été pris depuis des jours, mais, à présent, on en prenait sur sa durée…
Les dernières lances furent détruites dans une clameur de joie. Oui, décidément, le peuple en aurait pour son argent. Et même si certains commençaient à douter du résultat final, la plupart ne doutaient pas de la victoire et savouraient ce qui s’annonçait comme l’agonie d’un présomptueux qui ne méritait même pas que l’on apprît son nom, et encore moins qu’on le retînt.
On en vint donc aux autres armes, celles que le Champion maniait si bien, hache double, et épée à deux mains. Les chevaux confiés aux palefreniers, les deux hommes revinrent au centre de l’arène débarrassée en hâte de la barrière centrale qui venait de servir pour la joute équestre. Juste le temps de reprendre son souffle, de boire un gobelet de vin, d’entendre les conseils du plus fidèle d’entre les fidèles, celui qui fourbit, affûte les armes, du plus précieux, celui qui soigne les blessures, et qui a recousu tant de plaies que d’autres eussent dites mortelles, du plus tendre aussi, celui qui chante les exploits de son maître – c’était pour eux, aussi, qu’ils combattaient… -, et le duel reprit.
Comment décrire ce qui suivit ? Si vous n’y étiez pas, sachez, ô malheureux, que, de toute votre vie, vous ne verrez plus jamais ce qui se passa alors. Et si vous y étiez, vous savez, comme moi, que jamais nul n’égalera ces instants d’une intensité incroyable, où le sort, indécis, pencha tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre. Que plus d’une fois, un genou fut mis à terre, et que plus d’une fois, le sang coula sur le sable de l’arène de marbre blanc. Que le peuple hurla de peur lorsque son Champion fut, d’un coup magistral de son adversaire, désarmé, acculé, renversé, mais qu’il hurla de joie lorsqu’il récupéra, on ne sut comment, son épée, et qu’en une riposte, il fut bien près de l’occire. Qu’à plusieurs reprises, on crut le combat près de finir, tant le Champion mettait d’ardeur dans ses coups, et tant son adversaire reculait, sans paraître un seul instant pouvoir y répondre…
Mais que ce fut l’autre qui, dernier soubresaut, sortit victorieux. Que le Champion plia sous ses assauts répétés. Qu’il tomba à genoux, que l’autre trouva la jointure, celle entre le plastron et le colletin, et qu’il y enfonça sa lame, sans hésiter. Et que celui qui avait failli être un Demi-Dieu succomba, face contre terre – et que son sang envahit sa bouche, et se répandit sur le sable. Et que le peuple, médusé, se tut, de longues minutes, avant que certains, dépités, ne sortissent de l’arène en maugréant. Sans un regard pour celui qui venait de tomber. Qu’il y eut des sanglots sur les gradins, des prières adressées à des dieux qui n’étaient peut-être pas ceux du Champion – qui priait-il ? -, et des chants lugubres qui s’élevèrent vers les cieux. Qu’il y eut aussi des cris, indécents, des parieurs audacieux qui avaient tout misé sur l’inconnu, et qui réclamaient leur dû. Et qu’on n’attendit pas pour aller chercher les serviteurs du Champion, les traîner, piaillant, pleurant, priant, suppliant, au centre de l’arène, et les égorger sur le corps de leur suzerain… Que l’arène se vida rapidement, et que l’on y abandonna les quatre corps durant plusieurs heures, sans qu’aucun des zélateurs, aucune des admiratrices ne vînt même les recouvrir. Et que ce ne fut qu’à l’aube, après une nuit de beuverie, une nuit où quelques unes de celles qui avaient crié leur amour au Champion défait, étaient allées se consoler en se donnant à son vainqueur, et où certains avaient cherché à leur disputer cet honneur, une nuit où l’homme avait été proclamé Héros Suprême, et surnommé Invincible, oui, ce ne fut qu’à l’aube que le Nouveau Champion de la Cité s’avisa qu’il serait bienséant d’enterrer les quatre hommes que l’on avait oubliés ans l’arène, et dont nul, jamais, ne connaîtrait les noms.
Mais se souvient-on du nom des vaincus ?
Ikkar

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