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                     Ceux que j'aime...

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Rien n'est plus précieux
qu'un cadeau...






Il faut imaginer Sisyphe heureux.
Albert Camus


Fausses Fuyances

Samedi 26 août 2006 6 26 08 2006 00:57

                    Mon nom ne te dirait rien.

          Ai-je encore un nom ?

                    Mais sache, oui, sache, que Cette terre est mienne.

          Je l'ai conquise, patiemment, champ après champ, maison après maison, mur après mur. Je ne l'ai pas enclose.

          Elle est devenue désert.

          Ainsi l'ai-je désirée.

          Le vent arrache les affiches le long des routes de poussière, et la pluie fine finit de les délaver. Je passe. Elles étaient des centaines. Elles ne sont plus que quelques unes encore déchiffrables.

                    Mon nom ne te dirait rien.

          Et je passe. Encore. Sur Cette terre inondée de silence, sous un soleil cru.

          Et je passe. Et tout me salue du nom de Maître. Du nom de Seigneur. Et chaque champ, dans ses ondes pâles, se soumet. Et chaque arbre, dans son immobilité à peine frissonnante. Et la moindre pierre, le moindre mur. Cette terre, dans son éternité à perte de vue, est mienne. Obéit à mes seules lois. Dépend du plus insignifiant de mes caprices et de mes folies les plus insensées. Tressaille à la moindre de mes injonctions.

                    J'en suis devenu le Maître absolu. Nul ne peut m'y imposer la moindre contrainte.

          Je sais que j'ai imposé ma volonté jusqu'aux flots qui bordent Cette terre, qu'ils se font silencieux à mon approche, qu'ils brisent leurs longues lames, qu'ils n'amènent jamais d'ennemis aux vaisseaux effilés.

          Je n'ai même plus d'ennemis sur Cette terre. Tout y est calme. Le bruit en a été banni, exilé, mis hors la loi, exterminé.

          Non, je n'ai plus d'ennemis sur Cette terre.

                    Toi seul, parfois, viens me hanter.

          Les arbres frémissent en silence, le vent qui arrache les affiches et soulève la poussière des routes vides, des rues des villages abandonnés, souffle sans bruit.

          Je ne l'entends que lorsque Tu réapparais, au détour d'un rêve, d'un souvenir, d'un mur écroulé.

          Je sais que les volets claquent dans les maisons où plus personne n'habite, et qu'envahit le sable.

          Je connais aussi les rumeurs du désert. Mais elles ne parviennent pas jusqu'ici.

                    Ainsi l'ai-je voulu.

         Dans cette forteresse qui étouffe jusqu'aux cris, jusqu'aux hurlements. Rien ne sourd d'ici. Rien ne parvient jusqu'ici.

          C'est dans cet isolement que je me suis enfermé. Et que j'ai enfermé Cette terre.

          Aujourd'hui est le quatre cent huitième jour de mon règne. Quatre cent huit jours dans cette forteresse, murée chaque instant davantage. A chaque moment plus loin de tout. De tous.

          Le chemin qui menait au Palais, était un chemin qui ne menait nulle part, qui donnait sur le néant. Plus personne ne s'y hasardait. Il n'y avait rien au bout. Rien qu'une herse immuablement baissée, les lances fichées dans le sol. Et ma garde personnelle qui veillait sans cesse, écartait quiconque osait s'approcher. Sauf Toi, car elle ne Te vit pas, lorsque Tu vins.

          Aujourd'hui est le quatre cent huitième jour de mon règne. De mon règne sans faille. Jamais je n'eus la moindre hésitation. Jamais le moindre remords ne perturba une de ces longues nuits sans bruit, calfeutrées, protégées. Armées.

          Aurais-je dû connaître le remords ? sans cesse. Dans l'obscurité de ma mémoire meurtrie, au plus profond de Cette terre, dans les ruines accumulées, les déserts chaque jour plus vastes.

          Le remords est une arme des faibles, contre les puissants. Je le refuse. Obstinément. Jamais je n'ai fait la moindre concession ... depuis que j'ai pris le pouvoir. Jamais je n'ai accepté le plus infime obstacle à mes désirs, à mon bon vouloir. Jamais je n'ai cédé devant quiconque. Même pas devant Toi.

         Peut-être T'aurais-je épargné. Parce que Tu fus le seul à ne pas me supplier. A garder ce regard d'intransigeance inflexible au moment où je Te condamnais. Sans appel. Ni de Ta part, ni de la mienne. Ces mêmes yeux aux reflets trop froids, que je vois au fond de mes miroirs. La même fascination implacable, inéluctable.

                    Tout le reste est silence.

[à suivre]

Par Ikkar
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