John avait une mission précise. Surveiller, sans broncher, immobile, muscles et regards tendus, quatre heures durant, qu’il ventât ou qu’il neigeât, qu’il caniculât ou qu’il délugeât, une bande de pingouins agités du cerveau qui cognaient contre les grillages de leur prison à ciel ouvert, insultaient, éructaient tout et n’importe quoi, qui, poings levés, menaçaient leurs gardiens des pires sévices, une bande d’excités qui s’insultaient, et se fussent étripés si les treillis d’acier ne les avait pas séparés, geôles de trois mètres par deux, recouvertes d’un filet de mailles serrées du même métal, et d’un toit de tôle, une bande de déjantés qui ne rêvaient que de vengeance contre on ne savait qui, et qui eussent bien pris le premier venu pour l’assouvir, n’y fût-il pour rien, une bande de furieux qui, faute de se faire la malle, eussent, ils le criaient assez, préféré mourir que de vivre – vivre ? – sous les regards permanents de gardiens impassibles que les injures, ou les prières, n’ébranlaient pas plus que les menaces. [à suivre]
John avait été consigné au Secteur Orange. Celui de ceux dont le comportement agressif au-delà de ce que la direction considérait comme normal ou raisonnable, faisait craindre qu’ils n’en vinssent à commettre un crime, ou qu’ils n’attentassent à leur vie. Cela les eût menés directement dans le Secteur Rouge – celui où les cellules ne faisaient plus que deux mètres sur un, où la lumière n’était jamais éteinte (au moins, chez les Oranges, on leur octroyait une heure d’obscurité quasi-totale par nuit), celui où chaque prisonnier se voyait attribuer un garde personnel dont la relève était assurée toutes les deux heures, gardes muets, sans nom. Ou plutôt si, Jack. Tous les gardiens du Secteur Rouge étaient appelés Jack. Comme tous ceux du Secteur Orange l’étaient John. Et ceux des zones réputées moins dangereuses, les Jaunes et les Vertes, Bill et Sam.
John avait ainsi eu pour nom Sam, lorsqu’il était arrivé ici, et qu’on lui avait confié les geôles peintes en vert, un gardien pour vingt prisonniers, les geôles alignées sur un terrain vallonné, des cages où les hommes pouvaient encore faire quelques pas, et d’où, à heures fixes, et les uns après les autres, ils pouvaient sortir, histoire d’aller pisser.
Et puis, il était devenu Bill, avec l’expérience. Monté en grade. Et là, les prisonniers ne sortaient déjà plus de leurs cages jaunes, bien qu’il y eût des portes à leurs cellules.
Quelques années encore, et Bill avait pris le nom de John. Il surveillait six énergumènes qu’un bras mécanique avait pris, suspendus dans les airs, et lâchés dans six cages sans porte, avant de refermer l’unique issue par ce lourd filet d’acier qui s’adaptait parfaitement, et, précision du geste de son conducteur, vingt ans de métier, de le souder aux grilles. Le même bras mécanique faisait glisser, entre deux mailles, un tuyau de métal par lequel on déverserait, à midi et à six heures, une bouillie que l’homme, s’il ne voulait pas mourir de faim, devrait absorber à genoux, les lèvres collées à l’embout du tuyau. Faute de quoi, la bouillie infâme irait se déverser sur le sol, mélange infect de terre et de nourriture-dégueulis. Aucune sirène ne prévenait les prisonniers de l’heure imminente du repas, et les derniers arrivés, ignorants du rituel, voyaient une bonne partie de leur pitance leur échapper, avant de se précipiter sous le tuyau. Mais avec le temps, ils finissaient par repérer les bruits que faisaient les tuyauteries dans lesquelles dévalait la bouillie, et avant même qu’elle n’y eût fait trois mètres, ils étaient à genoux.
Avec le temps aussi, certains ne bougeraient plus lorsque le bruit familier se faisait entendre, ils refuseraient toute nourriture. Ceux-là, au bout d’un mois de jeûne, si la mort ne les avait pas pris et délivrés, seraient transférés en Secteur Rouge.

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