Cela faisait plus de 20 ans que je n'avais plus visité ce Salon. Souvenir médiocre, sans doute... les files d'attente interminables pour faire signer par des écrivains au sourire figé, les livres que l'on se doit de posséder, mais que l'on ne lira même pas... des milliers de piles de bouquins que l'on se contente de feuilleter, au mieux, devant lesquelles on passe, presque sans un regard, le plus souvent. Trop de monde, trop d'auteurs, trop de stars ou qui se croient telles, trop de congratulations...
Je n'avais donc plus l'intention d'y repointer jamais le bout du nez.
Et puis...
Et puis, une invitation délicieuse m'avait été envoyée. Comment refuser? Je ne résiste pas au talent. Je n'ai jamais su.
Et j'avais passé trop d'heures sur ce blog-là pour esquiver.
J'avais passé trop d'heures à lui laisser des commentaires sur ses oeuvres, et à attendre les siens sur mon blog...
Je m'étais pourtant juré de ne jamais rencontrer ces amis virtuels, ceux auxquels il est si simple de se confier. Apprivoisement réciproque, au long des soirées qui s'éternisent devant l'écran, sans jamais pourtant m'autoriser la moindre image de moi...
Trop de secrets révélés , de ces secrets violents, douloureux, de ceux que l'on ne s'avoue à soi-même qu'aux heures les plus sombres des nuits les plus sombres, celles où l'on peut cacher ses larmes, celles où l'on ne peut plus se mentir, où l'on ne peut plus se trouver d'excuses.
Trop de confidences, pour oser se rencontrer, se confronter, affronter la réalité d'un regard.
Mais je ne résiste pas à l'art. Et c'est bien la seule justification que je me trouve à avoir osé déroger à la règle que je m'étais fixée.
Framboise a la discrétion de ne pas m'accompagner. Elle sait combien je tiens à cette croisée de chemins, même si j'hésite encore. Même si je la crains.
Je saurai(s) trouver un prétexte pour excuser, même à mes propres yeux, mon absence à un rendez-vous qui n'a même pas été vraiment pris - tout juste suggéré.
Mais l'envie de cette rencontre-là est bien trop puissante. Ce que j'ai lu de lui, ce que j'ai vu de son art...
Donc, le Salon...
Il est là. Et mes hésitations s'envolent. Je me présente. Surprise. Eclats de rire. Non, finalement, il n'est pas si surpris...
J'ai mille questions à lui poser. A peine si j'ose lui en poser trois ou quatre.
Il est d'une générosité d'âme insolente. Les artistes, les vrais, sont ainsi, sans doute. Il sait, en à peine quelques phrases, vous donner l'impression que l'on serait capable de comprendre l'univers...
Il parle.
Il parle de Paris, d'art bien sûr, de la Tunisie, d'édition, de névroses, de l'amour, de son jardin, de l'absence, de sa mère, de l'enfance, de la liberté, de la mort, du compagnon de sa vie, de son âme, qui est là, qui sera toujours là, quoi qu'il arrive... Entre deux sourires ravageurs, pudeur du désespoir.
Il dit les phrases que j'attendais d'entendre, pour les avoir devinées même pas toujours entre les lignes, dans ce qu'il écrit, dans ce qu'il peint. Je lui confie des mots/maux que je ne pensais même pas dire. Presque comme si nous nous connaissions depuis toujours...Tout juste quelques minutes. De celles qui comptent.
Juste un rêve, une parenthèse...
Je repars.
Ah oui, je me fais un dernier cadeau. Deux dictionnaires, que je lirai, comme beaucoup d'autres, de la première à la dernière ligne...
Et voilà. Depuis, je sombre au fil des mots de ses livres, achetés ce jour-là, tous , sans exception, - parce que, moi que l'on croit si sage, je plonge toujours avec délice dans l'excès...
Prenez soin de vous deux...
Ikkar
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