les songes d'Ikkar

...parce qu'il n'est jamais trop tard...

Le Désert Statique II

Publié le 26 Août 2006 par Ikkar in Fausses Fuyances

          Pendant longtemps, nul n'osa seulement murmurer. On cachait même ses larmes. Songeait-on seulement à se plaindre ? Les villages se taisaient peu à peu, se vidaient lentement.

          Car Cette terre ne fut pas toujours un désert. Je n'y fus pas toujours seul. J'y eus des sujets. Nombreux, et pauvres. Et dévoués, mais pas toujours jusqu'à la mort.

          Beaucoup moururent durant Notre Longue Guerre. Beaucoup ne revinrent jamais en Cette terre. Et il y eut tant d'exils. Tant et tant de pleurs sur le sang versé, sur les exécutions et les guerres, sur les meurtres et l'exode.

          De cela, je n'ai aucun remords. Ils étaient mes sujets, je possédais leur âme et leur corps. Ils n'avaient aucun recours contre ma volonté. Aucun. Ils n'avaient plus d'existence propre. Elle passait par mon esprit, ma décision, mon humeur du moment, mon désir d'être seul. Cette solitude forcenée.

          Non, je n'ai aucun remords. Et tout est clair dans mon esprit, aujourd'hui comme au premier jour de mon règne. Comme à la minute où je T'ai condamné. A l'instant où j'ai su que Tu devais mourir pour que je puisse vivre. Et non point survivre. Ce n'était pas de la cruauté - pure - , mais ce besoin d'être le seul Maître. D'éliminer le seul et dernier obstacle. Le premier sur ma route, sur mon destin. Ta mort contre ma puissance, ma gloire-non-éphémère. Pouvais-je hésiter ? Quand ta mort n'était que le début de l'exil, la fin du bruit - de la vie, de la vie des autres.

                    Mais Tu ne dis rien, alors.

                    Aujourd'hui, parfois, Tu viens, et je crois bien que Tu Te plains - un peu. A peine ce léger gémissement que Tu n'eus même pas, alors. Peut-être un regard un peu plus douloureux. Et toujours ce trou rouge dans Ta poitrine.

                    Il est étrange que Tu sois le seul qui restes dans ma mémoire . Pourquoi ai-je oublié les autres, tous les autres ? et ces enfants qui partaient sur les routes poudreuses, loin de leurs jeux, un chien sur leurs talons. Un regard en larmes vers le passé. Et ces interrogations, et ces innocences. « Mais pourquoi ?! Je n'ai rien fait ! ». Car personne n'a jamais rien fait. Et cela était une raison de les trouver coupables - coupables  de n'avoir rien fait.

         Et puis il y eut ceux qui voulurent me tuer. Ceux-là aussi étaient coupables. Et au matin, ils furent exécutés. Comme Tu l'avais été. Mais jamais, non jamais, je ne revis autant de dignité. Certains me bravaient encore, mais je sais que ce n'était que pour cacher leur peur. Leur peur égoïste, enfantine. Grotesque. Avais-je peur, moi, de leurs coups, de la mort qu'ils me réservaient ? Vie contre vie, mort contre mort. La mienne valait bien la leur. Sans artifice. Et jamais je n'aurais supplié, comme tant le firent. A genoux, mains jointes. En prière. « Je ne savais pas, ô Seigneur ». Pour n'avoir pas su, je les condamnais - au silence (exil ou mort - parfois au choix, à mon choix ).

          Et ceux qui ne revinrent pas de Notre Longue Guerre - qui moururent en terre ennemie, ou ne voulurent pas revenir en Cette terre. Mort banale, le plus souvent sans gloire, pour une cause inconnue, inexistante. Car il n'y eut jamais la moindre raison à cette guerre - ni d'un côté ni de l'autre -, pas même une déclaration de guerre. Rien. Rien que des hommes que j'envoyai envahir un royaume voisin qui n'existait que dans mon imagination, et qu'ils finirent par trouver, au bout de longs mois de marche.

          Dire combien arrivèrent aux frontières ennemies? Et combien revinrent? Je ne m'en suis jamais soucié.

                    Chacun pour soi.

          Je me suis enfermé au Palais, et j'ai attendu.

                    Chacun pour soi.

  [à suivre]

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