Ma garde personnelle commença à murmurer. Une décimation fut la première sanction. Et à nouveau, des cris, des révoltes, des protestations d’innocence. Suis-je donc le seul coupable, le seul condamnable? Suis-je donc le seul à mériter la mort? Au moins leur fis-je la grâce de les faire fusiller, et d’assister à leur exécution. Comme j’avais assisté à la Tienne, et à toutes celles qui la suivirent. Pour voir comment mouraient les hommes. Sans fard. Parmi eux non plus, aucun n’eut Ta dignité. Quand Ta dernière prière fut qu’on ne Te liât pas les mains, et qu’on ne T’imposât pas le bandeau.
Et je sais que Tu ne le fis pas par défi, pour me braver à l’ultime instant, pour me faire reculer, ne pas commander le feu. Mais simplement parce que c’était - ce devait être - Ton attitude devant ce mur un peu sale.
Une autre façon de me montrer - et de le prouver à tous - que Tu étais supérieur - que Tu m’étais supérieur -, qu’à ce moment précis Tu pouvais mépriser le pouvoir que j’avais sur Toi.
Ce pouvoir que je venais de Te prendre, à Toi à qui il devait revenir. Toi, le dernier rempart entre Ton peuple et moi, son dernier recours.
Mais Tu n’as rien dit, Tu m’as laissé faire, jouer avec des vies - et la Tienne. Tu n’as pas protesté, comme si tout cela était normal, comme si Tu T’étais attendu à ce destin, comme si Tu n’avais pas su qu’alors, plus personne ne protégerait ces gens, ces habitants de villages, de Cette terre. Mais je suis sûr que Tu le savais, mais que Tu m’as laissé faire. Quand même. Malgré tout.
Presque sans haine, ni de Ta part ni de la mienne.
D’autres moururent, et aucun ne reste dans ma mémoire, glacée. Sans doute aucun ne méritait d’y rester. Je suppose qu’aucun ne méritait de Te survivre, Toi qu’ils avaient laissé exécuter, sans la moindre réaction, sans le plus léger murmure, la plus infime protestation. Rien d’autre qu’un acquiescement muet, parfois un semblant de signe de tête, une résignation égoïste. « Qu’ils règlent leurs affaires de famille entre eux ». Je sais que c’est là ce qu’ils pensaient - quand ils osaient penser. « Pourvu qu’ils nous laissent tranquilles ».
L’homme a une inconscience à toute épreuve.
Oui, peu à peu les villages se vidèrent, et je demeurai seul sur des terres jadis habitées. Des terres que je conquérais, l’une après l’autre. Des terres, et des murs, et des routes, et des noms de villages qui mouraient peu à peu, sans bruit, dans un dernier sanglot étouffé.
Et la dernière mémoire dans laquelle était gravé mon nom, s’éteignit enfin. Alors je posai ces affiches que déchirait le vent en rafales, qui s’engouffrait dans les maisons, et faisait claquer les volets, sans que je les entendisse jamais battre. Ces affiches que j’étais le seul à lire - quand je descendais du Palais dont je refermais méthodiquement, systématiquement, toutes les portes derrière moi.
[à suivre]
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