les songes d'Ikkar

...parce qu'il n'est jamais trop tard...

Le Paradis 4/8

Publié le 18 Novembre 2006 par Ikkar in ... et autres fadaises... le Paradis

          On amena donc John sur le promontoire. Désertique. Et les soixante douze heures commencèrent. Les quatre premières se passèrent sans accroc. Il avait l’habitude. Les quatre suivantes aussi. Combien de fois les surveillants, pour le plaisir le plus souvent, n’ordonnaient-ils pas de doubler les heures de garde ? et parfois même de les tripler ? Et puis, tenir. Parce qu’il était inconcevable de se retrouver dans une cage, au milieu de ceux que, la veille, il gardait. Tenir. Et les heures qui passaient, lentement. Debout. La nuit viendrait, et des caméras infrarouges le filmeraient. Et l’aube, froide. Et la faim. Et l’envie de pisser. Celle de dormir. De s’asseoir au moins. Avec l’esprit qui s’évade, au-delà du pénitencier, au-delà des collines, au-delà des frontières de ce foutu pays. Et la chaleur qui s’abattrait sur lui, 38, 40°, sans ombre, sans eau. Sans bouger. La tête qui tourne, les tempes qui explosent, l’envie de vomir ce qu’on n’a pas mangé… La fièvre qui prend, qui mord, qui fait vaciller, la terre qui tremble, la terre qui s’enroule, bascule, et le soleil qui frappe, encore. Ne pas bouger. Ne pas essuyer la sueur qui glisse le long des cils, pénètre dans les yeux. Pourquoi avoir accepté ce défi ? La gorge sèche, une flamme. Les pieds qui s’enfoncent dans la terre, s’enracinent. Plus jamais il ne pourrait bouger. Peut-être un peu de vent dans la soirée, de ce vent tiède qui fait frissonner les chevelures. Un peu de vent pour faire croire que l’enfer pouvait cesser. Pourquoi ?! La nuit viendrait, et il cesserait peut-être de se voir, de s’observer, corps étranger à lui-même, de scruter ses réactions comme il scrutait d’ordinaire celles des autres, dédoublement. Fièvre. La nuit. Et l’aube. A nouveau. Combien ? Deux ? Trois ? Combien d’heures à tenir encore ? il en connaissait qui avaient craqué au bout de soixante dix heures…et qui, pour deux heures, avaient fini Rouges. Tenir. Tenir pour prouver qu’un John valait bien un Jack, que lui, en tout cas, valait tous les Jacks qui s’étaient succédés sur ce promontoire sans ombre et n’avaient pas réussi l’épreuve. Tenir. Même sans plus aucune notion d’heure. S’imaginer un temps élastique, compter ce qui pouvait être des quarts d’heure comme des minutes. Ne pas espérer. Ne pas risquer de se dire que trois heures étaient passées quand deux seulement l’étaient effectivement. Non, ne pas espérer. Fermer son esprit et son cœur. Ne même plus s’évader. Se replier. Vide. Ne pas bouger. Cette seule obsession. Ne pas bouger. Ne même pas tanguer. Rien. Juste respirer. Lentement. Avec précision. Le temps avançait à ses côtés, statue immobile. Seuls les éléments vivaient, lui devenait pierre… Tenir.

          On ne vint le chercher qu’à la soixante quatorzième heure. On l’avait oublié. Ou le dîner des maîtres s’était prolongé. Ou une visite inattendue d’un personnage important avait fait prolonger le spectacle et le suspense.
          
On vint le chercher. Un Bob. Son Bob, fier de lui et de sa recrue.
         
John s’écroula, et il fallut faire appel à trois autres Bob pour le soulever, et le porter jusqu’au château.
         
John bénéficia d’un régime spécial pendant trois jours. On lui octroya une chambre au manoir, au rez-de-chaussée, fraîche et aux volets mi-clos, au centre de laquelle coulait une fontaine d’eau pure. Dans une pièce attenante, on lui montra une cascade d’eau tiède et parfumée. On lui fit remarquer la douceur du vaste lit, et on lui servit des mets auxquels il n’avait jamais goûté, dont il n’avait même jamais entendu parler, et des vins légers et frais.
         
Le lendemain, on fit même venir deux femmes qui restèrent à ses côtés jusqu’à la fin du troisième jour.

                                                                                                                                                                    [à suivre]

Publicité
Commenter cet article
T
Il a une volonté incroyable , qui va se faire avoir ? lui ou les autres? <br /> Ish<br /> Dame Tine
Répondre